Important : Pour des raisons de confidentialité, de conservation, de sécurité (etc) je ne donnerais pas la localisation de cet endroit. Merci de votre compréhension.


Voici un ancien site industriel à l’abandon visité lors d’un road trip avec Aude et Guillaume. Je le dis souvent, mais j’adore les lieux de ce genre, car il y a bien moins de stress au cas où nous ferions attraper (ils sont pour la plupart déjà visités, tagués, dégradés etc depuis très longtemps) et niveau architecture c’est à chaque fois un régal pour les yeux, mais aussi pour le cerveau : on se demande à quoi servait telle ou telle pièce, on formule des hypothèses… C’est si vivifiant ! Alors si en plus le site est envahi par la végétation, on a un mélange de vert, de gris et de rouge qui a un charme incroyable. Pour l’ancienne papeterie présentée sur cette page, on est en plein dedans, et c’est avec une certaine excitation que nous sommes arrivés sur place par un beau matin d’été.

Si entrer dans l’ancien complexe industriel n’était pas compliqué, la question était, vu l’immensité de la papeterie, «par quoi commencer» ? Nous choisissons de nous rendre au milieu du site et d’y déposer notre déjeuner (car nous avons prévu de passer toute la journée sur place) puis continuons vers l’extrémité nord. L’idée d’étant de commencer par le nord, de revenir au centre pour la pause déjeuner, puis de finir par la partie sud. En chemin, nous avons ainsi tout le loisir de faire un petit repérage visuel du site, et de voir ce qu’il sera pertinent de documenter.

Quelques minutes après être entrés, nous arrivons aux deux petits silos (on ne peut plus photogéniques) situés au nord de la papeterie. Je n’ai aucune idée d’à quoi servaient ces silos - nous en verrons d’autres plus loin, en intérieur - mais cette première mise en bouche est charmante avec cette végétation qui a tout envahi, et surtout Salvador Dali qui nous accueille et nous souhaite une belle exploration urbaine. La vue sur le site depuis les silos vaut également le coup d’œil. Pour autant, il ne faut pas oublier quelque chose de très important : le site que nous visitons est très dangereux. A l’abandon depuis quasiment cinquante ans au moment de notre visite, il faut vraiment faire très attention où nous mettons les pieds ! Ici plus qu’ailleurs nous allons tous appliquer à la lettre la règle «Si on ne le sent pas, on n’y va pas !»

















Une fois sorti du bâtiment des silos, je me dirige vers un autre, de forme quelconque, bien plus petit, mais qui m’intrigue. Il n’y a sûrement rien dedans mais je suis curieux et j’y jette un œil. M’attendant à ne trouver qu’une pièce vide, quelle surprise de trouver des étalages en bois toujours là, en mauvais état, certes, mais c’est si fou de trouver des choses non détruites ici après quasiment cinquante années d’abandon !

Quelques pas plus loin, me voici sous un des immenses bâtiments de béton composant le site. Impossible de ne pas être saisi de vertige en admirant cette «cathédrale de béton» dont les différents niveaux sont accessibles via plusieurs escaliers plus ou moins solides. Pour autant, attention à ne pas trop trainer le nez en l’air, tout est si dangereux ici ! Partout des trous, des planchers effondrés, des débris sur lesquels trébucher, et surtout des silos où chuter sans aucun espoir d’en ressortir... Mention spéciale au pont métallique reliant deux bâtiments, que je n’ai évidemment pas emprunté, et que vous pouvez voir ci-dessous parmi d’autres photos :





























Après être redescendu au pied du bâtiment (du haut duquel je fais quelques photos avec le drone) je me dirige vers celui où nous avons laissé notre déjeuner une petite heure avant. Ici aussi, tout file le vertige, tout est beau malgré l’état d’abandon, et surtout, ici la végétation a bien poussé, ce qui donne des cadrages on ne peut plus séduisants quand on aime le contraste entre la fragilité des plantes et la brutalité du béton. La teinte verte que donne les fougères et autres feuilles à la structure est également saisissante. La seule chose que je regrette, avec ce genre de lieu, c’est que c’est une expérience si bouleversante quand on la vit «en vrai» que ça ne donne rien en photo ou en vidéo… Il faut vraiment être sur place, lever la tête et se sentir écrasé par ces monstres de béton pour en ressentir toute la puissance.





























La visite continue avec un autre bâtiment, situé de l’autre côté du petit canal circulant en ligne droite au milieu de l’ancien complexe industriel. Que nous réserve-t-il ? Nous n’en avons aucune idée, et c’est justement ça qui est chouette avec les lieux industriels. La seule chose que nous pouvons voir (de loin) c’est qu’il est composé de deux bâtiments collés l’un à l’autre, et que la toiture du moins haut des deux est en lambeaux. L’autre a l’air en meilleur état. Après une petite minute de marche, nous pénétrons dans celui à la toiture en miettes et découvrons une véritable jungle tout ce qu’il y a de plus charmante. Charmante à condition de ne pas regarder le plafond trop longtemps, car les tuiles restantes ne tiennent qu’à un fil !











La visite du deuxième bâtiment (plus haut que l’autre, et plus récent aussi à priori) est tout autre : nulle végétation, nulle belle ambiance. Ici, tout est sombre depuis que le bâtiment a été bâché lors de son désamiantage. Sombre, et assez angoissant avec cet énorme espace vide que l’on peut contempler d’en haut une fois monté les huit ou neuf paliers qui permettent d’accéder au sommet. A un moment je songe à sortir le drone pour faire une photo en plongée dans le bâtiment, mais j’ai un peu peur de faire n’importe quoi et de le perdre ou de le casser. Vous devez donc vous contenter des deux images ci-dessous :



Après avoir sué sang et eau pour gravir les innombrables marches menant au sommet du bâtiment bâché, me voici au sommet. Enfin, pas tout à fait, car contrairement à Aude j’ai peur de monter au petit escalier de béton menant au «vrai» sommet situé trois mètres plus haut. L’escalier, en très mauvais état, est vraiment au-dessus du vide, et si mes jambes sont plutôt d’accord pour y aller, mon cerveau, lui, refuse. J’applique donc la règle «Si on ne le sent pas, on y va pas». C’est donc depuis la plateforme où je suis arrivé que j’envoie le drone pour une deuxième série de clichés (la première avait eu lieu avant la pause déjeuner). Ci-dessous, les clichés pris lors des deux séances effectuées sur ce site :



























Quatre heures. Voilà quatre heures que nous visitons l’ancienne papeterie, et même en évoluant dans des zones ombragées, la chaleur et la fatigue se font sentir. Considérant que nous avons eu notre compte d’exploration et de beaux points de vue, nous nous dirigeons vers la sortie. Quelques minutes plus tard, quel bonheur de s’affaler à un café (à l’ombre évidemment) et de se remémorer la visite que nous venons d’effectuer, autour de glaces et de boissons fraîches !

Et maintenant un peu d’histoire. Si vous avez lu le texte de cette visite vous vous souvenez peut-être qu’au moment de notre visite (2026) le lieu est à l’abandon depuis quasiment cinquante ans. La réponse exacte est en fait quarante-neuf, puisque c’est en 1977 que la papeterie ferma ses portes. Mais il s’est passé beaucoup de choses avant 1949. La source la plus ancienne attestant de la présence d’un moulin (dédié au foulage des chiffons) date de 1608. C’est dès 1750 que le site est utilisé pour la fabrication de papier. Au fil des années le moulin s’agrandit pour devenir une véritable usine. On modifie même les cours d’eau environnants pour que la papeterie fonctionne mieux.

Au début du XXème siècle, une ligne de chemin de fer est construite pour réduire les temps de transports. Le tronçon est inauguré en 1916, au moment même où éclate la Première Guerre Mondiale en Italie. En 1926, la ligne devient internationale en rejoignant la Suisse. Dans les années qui suivent, l’expansion de la papeterie est élevée, au point qu’en 1937 on construit un bâtiment dédié à la production de cellulose, qui auparavant était acheminée sur place. Ci-dessous une photo du site prise entre 1916 et 1939 :

La Deuxième Guerre Mondiale entraîne une période d’inactivité forcée. Les propriétaires de l’usine, Juifs, fuient en Suisse. La papeterie ne s’arrête cependant pas de tourner, et survit même au conflit. C’est entre les années 1940 et 1950 que le site connait son apogée. Divers bâtiments sont construits pour compléter ceux déjà existantes, au point que presque tout le terrain de la vallée est occupé par la papeterie. Ci-dessous une photo du site prise entre 1939 et 1949 :

Au début des années 1960, l’usine produisait annuellement 80.000 tonnes de papier et employait 2500 personnes. C’est dans les années 70 que le déclin commence, en raison de différents facteurs comme la concurrence internationale, les pénuries de bois et les incertitudes politiques et sociales de l’époque. Malgré des subventions gouvernementales et le soutien des syndicats, la situation ne s’arrange pas. Ci-dessous une photo du site prise entre 1949 et 1969 :

Deux crues endommageront la papeterie, qui fermera ses portes en 1977.

Ci-dessous une photo du site prise entre 1969 et 1977 :

C’est le début d’une longue période d’abandon. En 1989, le site est racheté lors d’une vente aux enchères. A partir des années 1990 divers projets sont envisagés, mais aucun ne se concrétise. Dès 2010, une partie du site est tout de même démoli, et un début de dépollution a lieu. En 2017, le plus grand bâtiment est désamianté, et fin 2023 le complexe est vendu pour 2.4 millions d’euros dans le but de construire une usine de production d’hydrogène. Le projet est officiellement présenté en 2025, mais lors de notre visite en 2026 rien n’indiquait que quelque chose bouge sur place à court terme. Ci-dessous, de nombreuses photos d’archive, malheureusement non datées :